LA MODE VUE PAR LES FRÈRES GÉNIAUX À LA BELLE ÉPOQUE

Deux écoliers bretons prennent la pose autour d'une tenue traditionnelle décomposée, 1900-1915 (© Les Champs Libres)

Initialement prévue jusqu’à la fin avril 2020, et fort heureusement prolongée jusqu’au 30 août 2020, l’exposition temporaire présentée au musée de Bretagne à Rennes nous offre un bel aperçu de ce que fut l’œuvre des frères Géniaux au début du XXe siècle. À défaut de pouvoir s’y déplacer, comme j’ai eu la chance de le faire en début d’année, avec Jacqueline Le Nail, la responsable du fonds régional à la bibliothèque, on peut admirer une grande sélection de leurs clichés sur le site numérique de ce grand centre culturel rennais des Champs libres (Collections Musée de Bretagne) et une autre partie sur le site du musée d’art de Berlin, le Kunstmuseum.






C’est une œuvre à deux têtes, photographique et littéraire.

Les Géniaux, Charles (né en 1870) et Paul (1875) ont balayé de leur regard ou de leur plume de nombreux panoramas en France et dans les colonies d’Afrique du Nord où ils ont grandi. Mais c’est la Bretagne, où ils sont nés, qui les a le plus fascinés.


Les frères Charles et Paul Géniaux, vers 1894 (© Les Champs Libres)

Pour ce qui nous concerne, c’est leur vision du costume traditionnel breton, ainsi que celle des vêtements de femmes du Maghreb – sans oublier la mode parisienne – qui enrichit le plus l’imagination. Le contraste est très saisissant entre les robes de travail ou d’apparat portées par les Bretonnes et les Maghrébines photographiées dans un décor souvent populaire, et même très pauvre, et le chic parisien qui se pavane sur les champs de courses ou dans les lieux de spectacle mondain. Les deux premières n’en sont pas moins belles que les dernières. Mais la Belle époque, avant la Guerre de 1914-1918, n’est pas si belle pour tout le monde.

Toutefois cette vision conforte ce que notait l’écrivain Charles Le Goffic, l’ami des Géniaux, à propos de l’Armorique : «C’est un mélange de réalité poignante et de rêve qui a fait l’âme de cette Bretagne et son charme.»


Inventeurs de la Bretagne vivante


Après avoir passé leur jeunesse en Afrique du Nord où leur père était affecté comme médecin militaire, les deux frérots sont revenus en Bretagne. En 1886, le paternel est malheureusement rapatrié d’Algérie pour troubles psychiatriques et sera interné. La famille revient donc s’installer en Bretagne.

Dans leurs jeunes années, en 1890, après avoir réalisé leurs premiers clichés au Maghreb, Charles et Paul créent d’abord la Société photographique de Rennes. Et surtout, ils conçoivent une invention remarquable, celle d’un nouveau procédé de reproduction des photographies : la collogravure. Ils déposent même des brevets de «planogravure» et de «photocollographie». De nos jours, au cours de l’exposition rennaise, on découvre avec bonheur les plaques de verre longtemps perdues ainsi que des agrandissements impressionnants qui en sont tirés.

Ce n’est pas tout. Les Géniaux fondent aussi en 1893 le magazine Bretagne Revue qui accorde une place primordiale à la photo. Je crois qu’on peut dire que c’est d’ailleurs l’un des premiers magazines de photo-reportage en France.

Dans le livre de l’exposition (publié par Locus Solus), Laurence Prod’homme, conservatrice du patrimoine et responsable de la cellule recherche au musée de Bretagne précise : «Bretagne Revue a la particularité d’accorder une véritable place à l’illustration photographique. Paysages et scènes “pittoresques” illustrent les articles, par le biais de tirés à part glissés dans la publication : de nombreuses photographies sont de Charles Géniaux et annoncent les sujets qu’il abordera, par le texte comme par l’image, durant toute sa vie. La Bretagne y occupe une place centrale, aussi bien les paysages que les saynètes sur lesquelles figurent des paysans ou des enfants.»

En effet, la photographie n’est pas le seul moyen de faire connaître le vieux pays que découvrent les deux frères en effectuant une sorte de Tro Breizh artistique, comme on désigne le circuit de la spiritualité celtique ponctué par les hauts-lieux des saints venus jadis de la Bretagne insulaire et de l’Irlande.

Ainsi, Charles Géniaux s’est lancé dans l’écriture de reportages mais aussi de grands textes de fiction. A-t-il été «un inventeur de la Bretagne», comme a pu l’écrire Bertrand Frélaut (1946-2016) l’historien de Vannes ? En un sens oui, mais ce compliment devrait s’adresser aux deux frères. En réalité, Charles est vraiment la plume et Paul l’œil ou l’objectif.

Le premier dépeint bien des facettes de la vie quotidienne à travers les romans ou les reportages qu’il a publiés et qui ont su conquérir un grand public (au point qu’il est «nominé» pour le prix Goncourt). Ils ont pour titre : L’Homme de peine, La Bretagne vivante, L’Océan, La Passion d’Armelle Louanais, Mes voisins de campagne.


La coiffe à queue d’hirondelle


C’est leur double regard qui nous permet d’effectuer un gros plan sur la tradition de l’habillement, le patrimoine et le développement de la mode en Bretagne au cours de la Belle époque, c’est-à-dire avant la guerre de 1914-1918. Ils captent des visions les plus larges possibles car, sans prévoir que la guerre approche, ils redoutent de photographier une Bretagne qui va disparaître. Et elle va s’évanouir dans les tranchées où seront ensevelis ses jeunes hommes et en partie les langues bretonne et gallo.


Portrait de femme dans l'encablure de la porte de sa maison, en costume et coiffe brodée de Paimpol, 1905-1910 (© Les Champs Libres)



Mais avant cela, ils témoignent d’un émerveillement. On le voit en 1912, lors

que Charles Géniaux publie son livre-reportage La Bretagne Vivante : citant Paimpol, il décrit « une douzaine de Bretonnes couvertes de pèlerines en peau de mouton noir jouant l’astrakan et portant la gracieuse coiffe à queue d’hirondelle ».

Charles note plus loin : « Nulle part comme en Bretagne ne se remarque la libre fantaisie des costumes, l'étonnante variété des couleurs et des formes.






« Au pays de Quimper, les fillettes sont vêtues de robes en lainage bleu de ciel recouvert de dentelle blanche ; la taille longue et rigide fait songer aux infantes de Vélasquez tandis qu'une jupe à vertugadin bouffe autour des hanches. Un bonnet de velours du même bleu, garni de paillettes et d'aigrettes argentées coiffe les têtes blondes. Ainsi attifées dans leurs robes d'apparat, les fillettes semblent de grandes poupées Louis XIII. »


Les photos se prennent dans la campagne rennaise et surtout dans le Morbihan, (où ils ont passé leur enfance, du côté de Muzillac ou de Rochefort-en-Terre où se trouve une maison familiale). Ainsi la série de clichés « Coutumes, mœurs et costumes bretons » a été réalisée en grande partie à Muzillac.

Mais leur panorama ne s’est pas limité au Morbihan, les quatre autres départements sont bien présents. La presqu’île de Plougastel est un bon exemple et m’intéresse vivement puisque c’est là qu’enfant je m’y suis confrontée aux premiers costumes. Il est intéressant de voir comment les Géniaux les représentent avant la Grande Guerre, et de comparer ces images avec les photos du XXIe siècle.


Constatons la permanence des costumes. Par exemple : « À Pont-L’Abbé, comme à Plougastel-Daoulas, écrit Charles, les bonnets à quartiers sont faits de velours rouge, émeraude, bleu et ornés de rubans brodés d’or et d’argent et de fleurs éclatantes. Des fichus d’indienne criarde recouvrent les épaules et se croisent sous des tabliers d’une nuance vive. À Plougastel les garçonnets revêtent le pantalon de toile blanche et la veste bleu de roi aux boutons argentés. »


Enfants devant le calvaire de Plougastel, vers 1905 (© Les Champs libres)

Ce que décrit Charles, on le voit photographié par son frère Paul, ces enfants de Plougastel, devant le calvaire que nous avons déjà évoqué (voir l’article du blog sur le kilt). Cette permanence on la trouve ci-dessous avec deux autres clichés d’enfants et d’adultes en costume lors de la célèbre fête des fraises de 2019.



Sa marraine en costume adulte épingle le « mouchoir » sur la robe d’une fillette lors de la Fête de la fraise à Plougastel-Daoulas en juin 2019 © Faligot


La même quelques minutes plus tard avec une copine du Cercle Bleunioù Sivi de Plougastel-Daoulas pendant le défilé (© Alain Prigent)



Charles écrit : « On a fait remarquer justement au sujet des costumes, des broderies et des coiffes que les tailleurs et les brodeurs villageois se sont inspirés des habits de leurs seigneurs qu'ils interprétèrent et accommodèrent pour leur modeste clientèle. »

Mais cela, il ne le croit pas : car il fallait aux gens simples, avoir du cœur à l’ouvrage pour réaliser (ou faire réaliser) en dehors de leur temps de travail des habits dont la resplendissante beauté rehaussait la fierté personnelle, familiale, villageoise ou paroissiale.

Une série de photos réalisée par les Géniaux au pays d’Armor est même publiée pour lutter contre « la misère bretonne. »

On argumentera que dans certaines régions de la Bretagne, par exemple en pays bigouden tout le monde ne peut pas se faire faire un riche costume orné de perles.

Car c’est un métier prisé. En témoigne cet article écrit par Claire Géniaux (femme de Charles), paru dans la revue Femina en 1902, accompagné des photos de Paul, où l’on voit notamment des brodeurs de l’atelier Pichavant réaliser des pièces d’apparats et costumes des grands jours.


Coupure de presse extraite de la revue Femina (la première revue de mode moderne créée en 1901). L’Article rédigé par Claire Géniaux et accompagné des photos de Paul Géniaux traite de l’art de la broderie bretonne (© Les champs Libres)
Coupure de presse extraite de la revue Femina. L’Article rédigé par Claire Géniaux et accompagné des photos de Paul Géniaux traite de l’art de la broderie bretonne notamment à Pont-L'Abbé (© Les champs Libres)

À chaque fois, nous devons mettre en corrélation les livres de Charles et les photos de Paul. D’autant que le premier écrit, toujours dans La Bretagne vivante, sur les origines de cet art graphique adapté aux habits est riche d’enseignement : « Nous allons maintenant examiner les broderies des corsages, des manches et des gilets, et nous allons retrouver les symboles indéniables des religions primitives. […] À Pont-1'Abbé, plusieurs centaines d'ouvriers et d'ouvrières brodent en atelier ou chez eux ces motifs vieux comme le monde. Nous avons pu nous-même les comparer avec les gravures de la Table des Marchands (à Locmariaquer) et du dolmen de Gavrinis, et si les signes ne sont pas disposés dans le même ordre, ils existent avec des caractères de ressemblance surprenants. Les brodeurs modernes reproduisent, sans y rien changer, les figures antiques. Et ceci n'est pas le moins étonnant. »


Robe de fête et Toukenn de deuil


Vers 1902, à Plumelec, près de l’église Saint-Aubin, une jeune fille place sur la végétation des sous-coiffes à sécher, reconnaissables à leurs lacets (© Les Champs libres).

En 1905, la moisson, lors d’un reportage des Géniaux en Basse-Bretagne, vers 1905 (©) Les Champs Libres



On découvre même avec la vision des Géniaux les coulisses de la vie quotidienne, tel le séchage des coiffes vers 1902 à Plumelec près de l’église Saint-Aubin (ci-dessus). Ou encore au moment de la moisson, pris sur le vif puisque le photographe surprend un paysan qui embrasse l’une des moissonneuses, dont on remarque le costume de travail avec leurs robes et tabliers bigarrés.









Comme tous les Celtes, les Bretons excellent dans la célébration des morts. Au moment des funérailles, pendant le deuil, à l’occasion de célébrations anniversaires pour les défunts, et même quand il n’y a pas de corps comme à la célébration rituelle de la proella pour les marins de l’île d’Ouessant disparus en mer. Le costume des veuves y participe pleinement, comme on le voit sur de nombreux clichés des Géniaux, tel ce costume de deuil du Trégor, dans les Côtes d’Armor, (cape et toukenn – coiffe). Charles note en particulier le sort tragique des femmes de marins par ses mots lapidaires dans son roman Les patriciennes de la mer : «Épouser un marin, c’est revêtir le deuil le jour de son mariage.»



Costume de deuil du Trégor, vers 1900 photo éditée comme carte postale dans la série Mœurs et coutumes bretonnes de Paul Géniaux par Neurdein (© Les Champs Libres)


Quand on contemple ces photos on comprend pourquoi certains critiques comparent les romans de Charles au naturalisme d’un Émile Zola. Voici ce que rappelle Frelaut : « Dans les romans d’inspiration bretonne, Géniaux livre ses meilleures pages, soit qu’il cède au destin fatal de la mer cruelle, soit qu’il se complaise dans les misères du pays gallo ou qu’il bute sur les amours malheureuses de ses héros romantiques et malades.

«Les intrigues sont presque toujours tragiques et les histoires se terminent rarement bien. La misère, la mort, l’alcool, le fatalisme caractérisent les romans de Charles Géniaux.»







Récits arabes et kabyles, mannequins parisiens


La Guerre mondiale accentue l’éloignement des deux frères Charles s’installe dans le sud. Paul mobilisé est tombé malade en 1916.

Charles et son épouse Claire (plus tard son biographe) retournent souvent au Maghreb d’où ils rapportent clichés et romans. En Tunisie, ses livres Comment on devient colon, Le Choc des races et Les Musulmanes (1909) lui avaient déjà valu la colère du Parti colon.


Marocaines de Rabat par Charles Géniaux en 1909, (DR)

En 1915, Charles Géniaux a été envoyé en mission en Algérie et en a rapporté un autre livre qui, comme c’est souvent le cas avec les Bretons, souligne l’intérêt pour les minorités berbères : Sous les figuiers de Kabylie (Scènes de la vie berbère) (1917).

Mais déjà dès 1909 avec Les Musulmanes, sa belle plume ne lui vaut pas que des louanges car ces titres reflètent un esprit anticolonialiste et hostile au traitement des femmes (contre l’islamisme mot qu’il emploie déjà).

Comme le signale avec justesse Jacqueline Le Nail : « La parution de ce dernier roman froisse quelques amis tunisiens qui n’apprécient guère que l’on parle de leurs épouses avec volupté. »

C’est vrai, mais on peut défroisser avec un petit coup de fer. Et la styliste que je suis ne peut pas ignorer de multiples passages dont la sensualité tient à l’éblouissante description de vêtements :

«Vêtue d’un large pantalon en crêpe de chine brodé de bouquets roses et la taille serrée dans un boléro de velours saphyr rehaussé d’or, Nijma descend la première. La toilette en soie jaune paille de Néfissa rendait son visage plus métallique encore que de coutume. Ainsi parée elle semblait un joyau vivant

Avant d’atteindre la porte, les jeunes filles rabattirent sur leurs têtes les haicks de soie blanche qui les couvraient comme des linceuls» (pp.36 & 37).

Ou : « Plus forte, plus lourde, plus lente que sa sœur, cette dame, au profil sémite accentué, possède des yeux très enfoncés sous leurs arcades sourcilières. Un séroual de coton imprimé à carreaux rouges, de ces étoffes dont on fabrique les rideaux pour intérieurs hollandais, couvre ses jambes. Par contre, elle porte un corsage taillé par une couturière sicilienne. En drap gros bleu, il est garni de brandebourgs ; des boutons d’argent le ferment. » (p.39)

Et encore les nombreuses scènes qui se déroulent dans les harems, les hammams qui suintent l’orientalisme et prônent cependant un métissage des civilisations.

Il s’illustre lorsqu’une des femmes du roman reçoit un magazine venu de Paris et que lui apporte sa servante :

«- Le facteur vient de l’apporter, Lella Saïda !

“La Mode française” lit à haute voix Bienheureuse après avoir rompu la bande. J’ai pris le modèle de mon costume tailleur dans cette publication. Comment le trouvez-vous ?

- Admirable ! Je m’abonnerai à ce journal aussitôt que j’aurai payé les traites de mon nouveau collier de perles, dit la petite Chérifa. » (p.48).


Un clin d’œil sans doute de Charles car c’est dans ce type de journaux que son frère Paul publie déjà ses propres clichés de la mode parisienne dès cette période. Puis la Belle époque est morte avec la guerre. Dans ces années 1920, Paul est devenu photo reporter de mode à Paris tandis que Charles se consacre à l’écriture de romans. Il ne se cantonne pas dans ces sujets, puisqu’il l’a fait en Armorique, il traite aussi des petits métiers de la Ville-Lumière. De plus, comme le montre la superposition de ses reportages, le cadet des Géniaux photographie la mode parisienne comme il l’a fait pour les costumes de Bretagne.

Paul aura publié dans la plupart des magazines qui comptent avant et après la Guerre mondiale jusqu’à sa disparition en 1928 : L’Art et la Mode, L’Illustration des modes (Jardin des Modes à partir de 1922) Les Modes de la Femme de France et Vogue. Comme le précise Linda Garcia d’Ornano (« Paul Géniaux, Photo-reporter de mode à Paris dans les années 1920 ») dans le livre de l’exposition : « Aussi, l’approche du reportage de mode chez Paul Géniaux a-t-elle sans doute profité de sa pratique photographique développée en Bretagne. Une série sur la mode bigoudène, datant de 1900, apparaît d’ailleurs rétrospectivement comme une prémonition des sujets ultérieurs sur les champs de courses. »


Portrait d'une jeune femme de Pont-l'Abbé, vers 1900, Paul Géniaux (© Les Champs Libres)
Un mannequin accompagnée à l’hippodrome vers 1920, Paris, Paul Géniaux (© Musée des Arts décoratifs).

Paul Géniaux se distingue dans la nouvelle façon qui consiste à photographier des mannequins en décor naturel et non plus seulement dans des studios aux lumières savamment choisies.

Ainsi il renoue avec ce qu’il a toujours pratiqué en Bretagne.

Plus pour longtemps. Tombé malade, il décède en décembre 1929 suivi de peu dans la tombe (en janvier 1931) par Charles. Pendant ce temps dans leur chère presqu’île armoricaine fleurit un mouvement culturel au retentissement considérable, pour lequel la mode tient une grande place, celui des Seiz Breur.


Un mannequin à l’hippodrome de Longchamp, en 1920, Paul Géniaux (© Musée des Arts décoratifs)

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